Travail décent en Afrique : Entre emplois précaires et pauvreté persistante

Travailler ne garantit pas toujours de vivre dignement. A Madagascar comme dans d’autres pays d’Afrique, le travail décent reste un défi majeur. Une grande partie de la population active reste dans la pauvreté malgré ses efforts. La Journée mondiale du travail décent, célébrée le 7 octobre, est l’occasion de se pencher sur le contexte du travail et de l’emploi sur le continent, à travers les chiffres publiés par l’Organisation internationale du travail (OIT). Cette journée rappelle également que les défis liés à l’emploi dans la région Afrique ne se limitent pas à la création de postes, mais concernent surtout l’amélioration de la qualité des emplois et la promotion d’un travail décent pour tous.

À Taolagnaro, loin de l’agitation du centre-ville, s’étend un village où la vie tourne autour des pierres. Là-bas, le son des marteaux résonne du matin au soir. Des hommes, des femmes, et surtout des enfants, s’acharnent sur les blocs de pierre, le marteau solidement serré entre leurs petites mains, comme s’ils avaient oublié la peur de se blesser. Leurs gestes sont précis, mécaniques, presque habituels. Un quotidien forgé dans la poussière et la fatigue. Un peu plus loin, toujours dans la région de Taolagnaro, un autre village vit au rythme du mica. Les sacs remplis de ces minéraux brillants s’entassent sur le sol. De modestes cases au toit de paille offrent un peu d’ombre aux travailleurs. Ici aussi, on travaille sans relâche, souvent à mains nues, pour quelques ariary seulement.

À Madagascar, comme dans bien d’autres pays d’Afrique, le travail ne manque pas. En revanche, le travail décent demeure un luxe. Derrière la force et le courage des travailleurs se cachent la précarité, les faibles salaires et l’absence de protection sociale. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), l’Afrique affiche un taux de participation à la population active de 64,4%, supérieur à la moyenne mondiale de 60,8%. À Madagascar, ce taux est nettement plus élevé : 85,08% en 2024, contre 85,07% en 2023. Avec une population majoritairement jeune, on pourrait s’attendre à un marché du travail dynamique et productif. Pourtant, cette forte participation ne traduit pas un élan économique, mais plutôt la nécessité pour une grande partie de la population de travailler pour survivre.

Si l’on se penche sur le taux de chômage, les chiffres peuvent également sembler relativement positifs. Selon l’OIT, en 2025, le chômage en Afrique s’établit à 6,4%, contre 5,0% au niveau mondial. A Madagascar, le taux de chômage avoisine également les 6%. Toutefois, cet écart reflète très imparfaitement la réalité du marché du travail africain, caractérisé par une forte informalité. En effet, le taux d’emploi informel atteint 85,2%, contre 57,7% dans le reste du monde.

Par ailleurs, malgré le faible taux de chômage officiel en Afrique, la sous-utilisation des emplois reste un problème majeur. En 2025, 16,8% des travailleurs africains sont sous-employés, contre 10,2% dans le reste du monde. Cela signifie que beaucoup de personnes ont un emploi, mais celui-ci ne leur permet pas de travailler autant qu’elles le souhaiteraient ou ne correspond pas à leurs compétences, ce qui limite leur productivité et leurs revenus. Le taux de chômage seul ne suffit donc pas à mesurer la véritable situation du marché du travail sur le continent.

Protection sociale insuffisante
Parallèlement, la pauvreté au travail demeure très répandue. Selon l’OIT, en 2024, près de 29,3% des travailleurs africains vivaient avec moins de 2,15 dollars par jour, contre seulement 6,9% au niveau mondial. Par ailleurs, la part du revenu du travail reste plus faible sur le continent, à 46,5% contre 52,6% au niveau mondial, signe que les travailleurs africains perçoivent une portion moindre de la valeur ajoutée produite, souvent en raison de la faible productivité et de la prédominance de l’économie informelle. Par ailleurs, la protection sociale reste très limitée : seulement 19,1% de la population bénéficie d’au moins une prestation, contre 62,4% dans le reste du monde. A Madagascar, selon la Banque mondiale, près de 50% de la population bénéficient d’une couverture sociale. Cette couverture extrêmement faible, laisse plus de 80% des Africains sans aucun filet de sécurité. Cette situation les rend vulnérables aux risques économiques et sociaux liés à la maladie, au chômage ou à la vieillesse.

Une jeunesse classée NEET
En 2025, la situation des jeunes en Afrique demeure préoccupante, avec 23,2% des 15 à 24 ans classés comme NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation), contre 20,4% au niveau mondial. En outre, l’Afrique demeure la région la plus touchée par le travail des enfants, avec 87 millions d’enfants concernés, soit près des deux tiers du total mondial estimé à 138 millions. Cela signifie qu’un enfant africain sur cinq se trouve en situation de travail des enfants, contre un sur dix en moyenne dans le monde.
En Afrique, le taux d’activité des femmes âgées de 15 ans et plus atteint 53%, contre 47% au niveau mondial. Cette participation plus élevée à la vie économique s’explique avant tout par des nécessités économiques et une structure démographique jeune, plutôt que par une véritable avancée en matière d’égalité des genres. Cependant, cette forte implication s’accompagne d’une précarité accrue : environ 90% des femmes actives travaillent dans l’emploi informel, contre 60 % à l’échelle mondiale. Elles sont ainsi largement concentrées dans des activités non protégées et faiblement rémunérées, notamment dans les secteurs rural et agricole, où les conditions de travail restent souvent instables et dépourvues de protection sociale.

L’inégalité de genre persiste
En Afrique, l’écart salarial entre les sexes demeure particulièrement marqué, estimé entre 28 et 30%, contre 19% à l’échelle mondiale, plaçant le continent parmi les régions où les inégalités de rémunération sont les plus fortes selon l’OIT. La proportion de femmes occupant des postes de direction reste également légèrement inférieure à la moyenne mondiale, avec 29% en Afrique contre 31% au niveau global, traduisant une sous-représentation persistante des femmes dans les sphères décisionnelles. Par ailleurs, la protection de la maternité reste très limitée : seules 15 à 20% des femmes actives y ont effectivement droit et en bénéficient, contre 45% dans le reste du monde. Cette faible couverture s’explique par la prépondérance de l’emploi informel et par la faiblesse des dispositifs légaux et de leur application, qui laissent la majorité des travailleuses sans soutien adéquat durant la maternité.

A Madagascar, les efforts continuent
À Madagascar, le travail décent demeure un objectif ambitieux, malgré les efforts institutionnels et les engagements internationaux. Le pays a ratifié plusieurs conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT), notamment les conventions n°155, 161, 187, et est en cours de ratification de la convention n°190, témoignant de son engagement envers les normes internationales du travail. Le Programme pays pour le travail décent (PPTD) 2021-2023 met l’accent sur l’amélioration de la productivité du travail, le renforcement du dialogue social, la promotion des droits fondamentaux au travail et l’élargissement de la couverture de la protection sociale.

Cependant, la réalité reste contrastée. Si l’on se penche particulièrement sur la filière textile et habillement par exemple, une étude de l’OIT révèle que 43% des travailleurs vivent sous le seuil de pauvreté, malgré des heures de travail prolongées et des conditions souvent précaires. De plus, une enquête menée auprès de 426 travailleurs dans 16 entreprises de confection indique que les conditions de travail sont loin de répondre aux critères du travail décent, avec des salaires insuffisants, des horaires excessifs et une absence de dialogue social structuré. Mais il n’y a pas que le textile : plusieurs autres secteurs partagent le même sort, notamment le bâtiment et l’agriculture, où la précarité et le travail informel restent également très répandus.

Nambinina Jaozara

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