Madagascar vient de gagner du temps. La prolongation de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), jusqu’à la fin de 2028 ouvre une nouvelle fenêtre pour les exportateurs africains vers le marché américain. Le Sénat américain a approuvé cette prolongation le 7 août 2026, donnant ainsi un nouveau souffle à un dispositif qui devait arriver à échéance à la fin de cette année. Le texte doit toutefois encore franchir les dernières étapes du processus législatif américain.
Pour Madagascar, cette perspective est importante. L’AGOA offre un accès préférentiel au marché américain et constitue depuis longtemps un élément essentiel pour plusieurs filières d’exportation malgaches, notamment le textile et l’habillement. Mais derrière le soulagement se pose désormais une question beaucoup plus importante : que fera Madagascar de ces deux années supplémentaires ?
Car 2028 ne doit pas être considéré comme une nouvelle date à laquelle il faudra recommencé à négocier. Il doit être considéré comme une échéance permettant de préparer l’économie malgache à fonctionner dans un environnement commercial où les préférences douanières ne seront jamais garanties éternellement.
Le textile : principal bénéficiaire, mais aussi principal avertissement
Le secteur textile constitue probablement le meilleur exemple de l’importance de l’AGOA pour Madagascar. L’accès préférentiel au marché américain a permis au pays de développer une industrie tournée vers l’exportation et de créer des milliers d’emplois.
Mais cette dépendance constitue également une vulnérabilité. Une industrie fortement dépendante d’un régime commercial préférentiel reste exposée à chaque changement de politique commerciale américaine.
L’expérience récente doit donc servir de leçon. Lorsque l’avenir de l’AGOA s’est retrouvé incertain, les entreprises exportatrices malgaches ont immédiatement été confrontées à des interrogations sur leurs commandes, leurs investissements et leurs emplois.
La prolongation jusqu’en 2028 apporte donc une visibilité supplémentaire. Mais cette visibilité doit être utilisée pour rendre le secteur textile plus compétitif, plus productif et moins dépendant d’un seul avantage tarifaire.
Produire davantage ne suffit plus
Le véritable défi pour Madagascar n’est plus simplement de produire pour exporter. Il faut désormais produire mieux, plus rapidement et avec davantage de valeur ajoutée.
La concurrence internationale est devenue particulièrement forte. Madagascar doit faire face à des pays asiatiques et africains capables de produire à grande échelle et à des coûts compétitifs.
L’avantage tarifaire offert par l’AGOA ne peut donc pas, à lui seul, garantir la compétitivité des entreprises malgaches.
La productivité devient essentielle. Une entreprise qui produit davantage avec les mêmes ressources peut réduire ses coûts, améliorer ses marges et proposer des prix plus compétitifs. Cela suppose des investissements dans les équipements, les technologies, la formation et l’organisation du travail.
Les deux prochaines années doivent donc être consacrées à cette transformation.
Monter en gamme plutôt que rester dans la sous-traitance
Madagascar doit également réfléchir à la structure de ses exportations.
Pendant longtemps, le pays a principalement été positionné sur des activités de production et de sous-traitance. Or, la véritable création de valeur intervient lorsque le pays maîtrise davantage les étapes de la chaîne de production.
Pourquoi Madagascar ne pourrait-il pas progressivement passer de la simple fabrication à la conception, au design, au développement de marques et à la commercialisation de produits à plus forte valeur ajoutée ?
Cette montée en gamme permettrait d’augmenter les revenus générés par chaque produit exporté et de réduire la vulnérabilité des entreprises aux seules variations du coût de la main-d’œuvre.
L’objectif ne devrait donc pas être uniquement de vendre davantage aux États-Unis, mais de gagner davantage sur chaque vente.
Former la main-d’œuvre pour préparer l’après AGOA
Aucune stratégie industrielle ne peut réussir sans capital humain.
Si Madagascar veut profiter pleinement des deux années supplémentaires offertes par l’AGOA, la formation professionnelle doit occuper une place centrale.
Le secteur textile, par exemple, a besoin de travailleurs qualifiés capables de maîtriser des équipements modernes, les normes internationales de qualité, la gestion de production et les nouvelles technologies.
Mais cette nécessité dépasse largement le textile. Les secteurs de l’agroalimentaire, des technologies numériques, de la transformation des ressources naturelles et des services exportables ont également besoin de compétences adaptées aux exigences des marchés internationaux.
Le véritable investissement stratégique de Madagascar n’est donc pas uniquement dans les machines et les infrastructures. Il est aussi dans les compétences.
Diversifier les exportations : l’urgence stratégique
L’AGOA doit également pousser Madagascar à réfléchir à la diversification de ses exportations.
Dépendre fortement d’un nombre limité de produits ou de marchés constitue un risque économique. Si la demande américaine ralentit, si les règles commerciales changent ou si un autre pays devient plus compétitif, les conséquences peuvent être importantes pour l’économie malgache.
La stratégie devrait donc être double : consolider la présence sur le marché américain tout en recherchant activement de nouveaux débouchés.
L’Afrique représente une opportunité considérable, notamment avec le développement de la Zone de libre-échange continentale africaine. L’Europe, l’Asie, le Moyen-Orient et les marchés régionaux de l’océan Indien peuvent également offrir des perspectives.
La diversification ne signifie pas abandonner les États-Unis. Elle signifie éviter qu’un seul marché puisse fragiliser toute une filière.
Transformer les matières premières en produits exportables
Une autre question mérite d’être posée : pourquoi Madagascar exporte-t-il encore autant de matières premières ou de produits faiblement transformés alors que la transformation locale pourrait créer davantage de valeur ?
L’agriculture offre ici un potentiel considérable.
Au lieu d’exporter uniquement des produits agricoles bruts, Madagascar pourrait développer davantage la transformation agroalimentaire, les produits biologiques, les épices conditionnées, les huiles essentielles, les produits horticoles et d’autres produits répondant aux normes internationales.
Cela nécessite cependant des investissements dans la qualité, la certification, la chaîne du froid, l’emballage et la logistique.
L’AGOA pourrait ainsi devenir non seulement un instrument pour le textile, mais également une porte d’entrée vers une stratégie d’exportation plus diversifiée.
La productivité sera le véritable juge de 2028
Dans deux ans, la question ne sera finalement pas de savoir si Madagascar a bénéficié de l’AGOA.
La vraie question sera : qu’avons-nous fait de cette opportunité ?
Avons-nous augmenté la productivité des entreprises ? Avons-nous modernisé les infrastructures ? Avons-nous amélioré la qualité des produits ? Avons-nous formé les travailleurs ? Avons-nous développé de nouveaux marchés ? Avons-nous créé davantage de valeur localement ?
Si la réponse est non, alors 2028 ne sera qu’un nouveau rendez-vous avec les mêmes fragilités.
Si la réponse est oui, alors cette prolongation pourrait devenir un véritable accélérateur de transformation économique.
Le temps est désormais une ressource économique
Madagascar doit donc considérer les deux années supplémentaires comme une ressource économique à gérer avec autant de sérieux que les ressources financières.
Chaque mois perdu représente une occasion manquée. Les investissements industriels, les programmes de formation, la recherche de nouveaux marchés et la modernisation des entreprises prennent du temps.
Attendre 2028 pour commencer à réfléchir à l’après AGOA serait une erreur stratégique.
Le pays doit commencer maintenant.
Alors, 2028 : échéance ou nouveau départ ?
La prolongation de l’AGOA est une bonne nouvelle pour Madagascar. Mais une bonne nouvelle commerciale ne devient une bonne nouvelle économique que lorsqu’elle produit des investissements, des emplois, des exportations et davantage de revenus pour le pays.
Madagascar vient de gagner du temps.
Il lui appartient maintenant de transformer ce temps en compétitivité.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si l’AGOA sera encore là en 2028. Le véritable enjeu est de savoir si, en 2028, Madagascar sera suffisamment compétitif pour ne plus dépendre uniquement d’un régime préférentiel.
2028 ne doit pas être une nouvelle échéance à redouter. Elle doit devenir le point de départ d’une économie malgache plus productive, plus diversifiée et plus ambitieuse sur les marchés internationaux.
Andriatahina Rakotoarisoa




