Cette semaine, Les Nouvelles donne la parole à la diaspora. Parmi eux, Mirana Rajoharison, directrice exécutive d’Alefa Diaspora a partagé son analyse des enjeux liés à la diaspora lors du CEO Summit qui s’est tenu du 9 au 10 avril. Elle y expose également sa vision du rôle que celle-ci pourrait jouer dans le développement de Madagascar dans les années à venir. Découvrez son analyse.
Pourquoi certains projets portés par la diaspora échouent-ils parfois ?
Il est vrai que l’on retient souvent l’image de nombreux projets portés par la diaspora qui finissent par échouer, et je ne remets pas cela en question. Cela s’explique peut-être par le lien affectif et nostalgique que les membres de la diaspora entretiennent avec leur pays d’origine. Cet attachement émotionnel peut nous conduire à abaisser certains mécanismes de vigilance. En d’autres termes, nous n’appliquons pas toujours les mêmes mesures de précaution et de sécurité que celles que nous adopterions dans un pays que nous ne connaissons pas ou avec lequel nous n’avons aucun lien personnel. Par exemple, lorsqu’un investisseur envisage de lancer un projet dans un pays qu’il ne connaît pas, comme la Guinée, il va recourir à des mécanismes de contrôle dont le « due diligence ». En revanche, lorsqu’il s’agit de son pays d’origine, l’attachement émotionnel peut parfois conduire à relâcher légèrement cette vigilance. C’est pourtant une erreur qu’il faut éviter.
J’ajouterais qu’il existe également un autre défi fréquemment observé au sein de la diaspora, et que je rencontre régulièrement dans mes échanges. C’est un phénomène contre lequel j’essaie d’ailleurs de sensibiliser et de lutter, car il peut constituer un frein à la réussite de certains projets. La diaspora risque peut-être de m’en vouloir pour ce que je vais dire, mais je pense qu’il faut aussi reconnaître une réalité. Le fait d’avoir vécu à l’étranger, découvert d’autres pays, accumulé différentes expériences professionnelles ou bénéficié d’autres parcours de formation peut parfois conduire certains membres de la diaspora à développer un sentiment de supériorité. Ce n’est pas nécessairement conscient, mais certains peuvent avoir l’impression de disposer d’une meilleure compréhension des enjeux ou d’un regard plus objectif sur la situation du pays.
On observe ainsi de nombreux membres de la diaspora qui commentent régulièrement l’actualité malgache, les questions de gouvernance ou encore les problèmes de corruption, en proposant des solutions qui ne sont pas toujours adaptées aux réalités locales. Or, une connaissance théorique ou une expérience acquise à l’étranger ne suffit pas toujours à appréhender la complexité du contexte national. À mon sens, ces deux biais, d’une part la baisse de vigilance liée à l’attachement émotionnel au pays, et d’autre part la tendance à surestimer sa compréhension des réalités locales expliquent en partie pourquoi certains projets portés par la diaspora peinent à atteindre leurs objectifs ou finissent par échouer.
Dans un contexte de refondation et de défis politiques, quel rôle la diaspora peut-elle jouer au cours des cinq prochaines années ?
Avant de parler des perspectives à venir, il est important de rappeler que des initiatives existent déjà. Il ne s’agit pas de repartir de zéro. L’État a notamment élaboré un plan d’engagement de la diaspora visant à encourager les investissements des Malagasy de l’extérieur dans le pays. Toutefois, comme pour toute politique publique, sa mise en œuvre dépend des moyens disponibles. Chaque décision gouvernementale, chaque programme ou activité nécessite des financements, qu’ils proviennent de ressources nationales ou de partenaires extérieurs. C’est une réalité incontournable.
À ma connaissance, le volet consacré à la mobilisation de la diaspora a déjà commencé à se concrétiser. Une task force réunissant des représentants de la diaspora et du secteur privé a été mise en place afin de réfléchir aux mécanismes susceptibles de favoriser l’investissement et la participation économique des Malagasy de l’étranger. Son objectif est de se rendre dans les différents pays où résident d’importantes communautés malgaches, afin de réduire le fossé qui existe entre Madagascar et sa diaspora. Tant que cet écart subsiste, de nombreux membres de la diaspora conservent une perception parfois incomplète, voire erronée, des réalités du pays. Cette méconnaissance peut ensuite conduire à des erreurs lorsqu’ils souhaitent investir ou lancer des projets à Madagascar.
Voilà pour ce qui est déjà en place. Mais au regard du contexte géopolitique actuel, je suis convaincu que la diaspora représente un levier stratégique extraordinaire sur lequel Madagascar peut, et même doit, davantage s’appuyer. Pendant longtemps, ce potentiel est resté sous-exploité. Aujourd’hui, il est temps d’accélérer et de créer les conditions favorables pour encourager les membres de la diaspora à investir dans leur pays d’origine.
Cependant, cet effort ne peut pas reposer uniquement sur la diaspora. Madagascar doit également faire un pas vers elle. Il faut construire des passerelles, renforcer les liens et faciliter les échanges. On a souvent tendance à considérer que c’est à la diaspora de faire le pont entre son pays d’accueil et son pays d’origine. Pour ma part, je pense qu’à ce stade, la responsabilité doit être partagée. Madagascar doit lui aussi bâtir ce pont vers sa diaspora afin de l’inviter, de l’accompagner et de lui donner confiance pour investir et contribuer davantage au développement du pays.
On observe également une diminution de l’aide au développement, ce qui ouvre la voie à une réflexion plus large. La diaspora peut jouer un rôle clé pour compenser en partie ce recul, notamment en orientant le pays vers des mécanismes de financement plus innovants. Il ne s’agit plus uniquement de dépendre de l’aide institutionnelle, mais de se tourner davantage vers des financements privés et des investissements structurés.
Dans ce contexte, la question est donc de savoir concrètement à quoi peut ressembler cet engagement de la diaspora dans les prochaines années. Il s’agit notamment de créer des passerelles entre le secteur privé malgache et celui de la diaspora. L’enjeu est de cibler en priorité la diaspora qui évolue déjà dans le monde des affaires, car on ne peut pas demander à tous les membres de la diaspora, notamment ceux qui n’ont pas d’expérience entrepreneuriale, d’investir directement dans des projets complexes au pays. Sans accompagnement, cela risquerait de conduire à des échecs.
Il est donc essentiel de les encadrer et de les accompagner de manière structurée. Par ailleurs, dans les années à venir, on peut également anticiper une baisse du tourisme traditionnel. La diaspora représente alors un vivier important de visiteurs potentiels qu’il est possible de mobiliser davantage pour le retour au pays. Enfin, elle constitue surtout une réserve exceptionnelle de compétences encore largement sous-exploitée. C’est un potentiel considérable sur lequel Madagascar peut s’appuyer davantage.
Propos recueillis par
Nambinina Jaozara




