Comment naissent ces petits commerces qui débutent avec presque rien ? Comment persévère-t-on quand son rêve est étroitement lié à la survie, et limité à ce qui est réellement possible ? L’histoire de Norosoa Hantanirina en est une illustration vivante : un parcours marqué par la résilience, l’esprit entrepreneurial et la transformation progressive d’une modeste initiative en une véritable petite entreprise structurée.
Quand nous marchons dans les rues de la capitale, nous croisons souvent ces petits vendeurs de “composé”, installés dans des gargotes. Pourtant, il nous arrive rarement de penser à l’histoire qui se cache derrière ces visages : comment ont-ils commencé, et comment parviennent-ils à tenir bon pour faire vivre leur activité au quotidien ? Parmi eux, il y a Norosoa Hantanirina, une mère célibataire de 40 ans, qui élève seule ses trois enfants. Elle n’a jamais connu le salariat formel : depuis toujours, elle s’est débrouillée par ses propres moyens. Dans son adolescence, elle aidait sa mère à laver du linge pour des familles. Plus tard, elle a travaillé comme femme de ménage. Mais un jour, Norosoa a décidé de prendre son destin en main et de créer sa propre petite entreprise, afin de ne plus dépendre des autres.
“J’avais décidé d’acheter à crédit une vitrine à une amie qui en possédait une mais ne s’en servait plus”, raconte-t-elle. Un matin, après avoir rassemblé le peu de matériel dont elle disposait — une marmite fumante, des pâtes, quelques condiments et des œufs — Norosoa installe une table et un banc dans un coin cédé par une épicerie, qui a accepté de l’accueillir par solidarité. Bientôt, les premiers clients arrivent, surtout en soirée. Ce rituel devient rapidement son quotidien : chaque matin, elle se lève et parcourt près de 5 kilomètres depuis sa maison à Andranomena pour rejoindre son point de vente, installé devant cette petite épicerie qui lui a généreusement prêté un espace.
Au début, la vie n’était pas facile. Un plat de composé se vendait à 600 ariary. La soupe de nouilles, elle, coûtait 600 ariary sans œuf et 1 500 ariary avec un œuf. Les marges étaient faibles : en fin de journée, Norosoa rentrait avec environ 15.000 ariary, une somme qui partait aussitôt dans l’achat de charbon et des ingrédients pour la préparation du lendemain. “Au départ, j’étais découragée, mais je me suis dit qu’il n’y avait pas d’autre solution que de persévérer”, confie-t-elle. Prenant son courage à deux mains, elle décide de prendre un nouveau risque : acheter à crédit une petite place de marché, des barres de fer et une bâche en plastique pour agrandir sa gargote. L’opération fut facilitée par l’appui de sa famille : un oncle accepta de l’aider à conclure l’affaire. Grâce à cet agrandissement, Norosoa diversifie son offre. À midi, elle commence à proposer du riz accompagné de laoka, et le soir, elle sert soupe, mofo akondro, thé et café à ses clients.
Les efforts de Norosoa finissent par porter leurs fruits. Elle gagne davantage, parvient à économiser et commence à rembourser ses dettes, pas encore totalement, mais elle avance pas à pas. Avec le temps, elle ne cesse d’innover. Cependant, la concurrence se renforce : d’autres gargottes apparaissent autour d’elle et il devient plus difficile de se démarquer. Pour garder une longueur d’avance, Norosoa investit alors dans un petit restaurant mobile à roulettes, lui permettant de se déplacer dans les rues de la capitale et d’élargir sa clientèle. Son rêve, désormais, serait de disposer d’un lieu fixe : une petite pièce à louer, où elle pourrait vendre de manière stable. Elle aspire aussi à acquérir d’autres outils comme un frigidaire pour conserver ses aliments et proposer des boissons fraîches, en été.
Le rêve, pour Norosoa, n’a rien de grandiose. Contrairement à ceux qui aspirent à acheter une voiture, un iPhone ou à voyager à l’étranger, ses aspirations, comme celles de tant d’autres dans la même situation, sont intimement liées à sa condition de vie, une lutte constante pour la survie. Pourtant, elle s’accroche, sans jamais se laisser abattre. “Il m’arrive d’être malade, mais je me lève malgré tout pour aller travailler. Si je ne gagne rien aujourd’hui, demain sera difficile. Chaque jour est une opportunité de rapporter quelque chose, et une journée manquée, c’est de l’argent perdu. Mes enfants sont ma plus grande motivation. Je rêve qu’un jour ils puissent aller à l’université et échapper à ce train de vie que, moi, je n’ai pas eu d’autre choix que d’endurer.”
Nambinina Jaozara




