Tissage traditionnel et économie durable: L’engagement de Natacha Herisoalalao Rê Letourneau

Natacha Herisoalalao Rê Letourneau est une consultante-formatrice et coach en gestion organisationnelle, à Madagascar et à La Réunion. Depuis quelques années, elle endosse un autre rôle, celui d’auteur. Rencontre.

En quoi les services de coaching que vous proposez aux entreprises consistent-ils ?
Depuis une dizaine d’années, j’accompagne surtout des petites structures, souvent familiales, qui rencontrent des difficultés au moment de grandir, notamment dans les recrutements, la structuration, et la vision à long terme. Mon rôle est de les aider à organiser leurs idées, clarifier leur vision et croître sereinement.

Vous avez aussi une autre facette de votre parcours, liée au tissage. Pouvez-vous nous en parler ?
Oui, avant d’être consultante, j’ai été connue sous mon nom de jeune fille, Natacha Rê. Pendant une dizaine d’années, j’ai dirigé un atelier de tissage et de transformation de la soie malgache. J’y suis entrée un peu par hasard, mais surtout par passion. Dès l’an 2000, j’ai été formée grâce à un programme qui valorisait la soie malgache. On y apprenait l’élevage des vers à soie, le filage, et tout ce qui concernait cet univers.

Dans la foulée, j’ai créé mon atelier qui a connu une belle notoriété, surtout auprès des touristes. Sous le concept “Vivre avec l’artisan”, il combinait maison d’hôtes et atelier de tissage. C’était devenu un passage obligé à Antananarivo. Il a été référencé par le Guide du Routard et le Petit Futé. Pendant longtemps, des groupes organisés venaient régulièrement visiter et acheter. Malheureusement, j’ai dû arrêter après l’accident de mon fils, qui nécessitait des soins intensifs à La Réunion. Je suis finalement revenue à Madagascar en 2019.

Vous avez publié un premier livre en 2015. Comment ce projet est-il né ?
Ce livre était au départ un ouvrage didactique, pensé comme support pédagogique pour l’école de tissage que j’avais créée. C’était le premier ouvrage consacré au tissage traditionnel malgache. Il avait une valeur patrimoniale (…). Aujourd’hui, le livre est introuvable. Seules quelques personnes en possèdent encore un exemplaire, sinon il faut aller à la Bibliothèque nationale. C’est dommage qu’un patrimoine puisse disparaître alors que dans le monde entier, les savoir-faire traditionnels sont jalousement conservés et valorisés.

Qu’est-ce qui vous a poussée à reprendre ce projet sous une nouvelle forme ?
Quand j’ai découvert l’appel à projets de la Commission de l’océan Indien (COI) sur la conservation du patrimoine avec une dimension numérique, je me suis dit que c’était l’occasion. Le numérique permet de graver ce savoir-faire à jamais. Cela permet de le rendre accessible gratuitement, et de le protéger des pertes ou de la destruction. Ce savoir-faire n’est pas ma propriété. En effet, je ne fais que le transmettre aux générations futures. Mon double profil de technicienne et de formatrice m’a permis de formaliser chaque geste en méthode, afin que tout cela ne disparaisse pas.

Quelles ont été les principales difficultés rencontrées pour cette nouvelle édition ?
Au départ, je m’étais donné six mois. J’ai pu faire la partie terrain en quatre mois durant lesquels je suis allée rencontrer des tisserandes dans plusieurs régions, voir leurs méthodes et leurs conditions de travail. Mais j’ai constaté que leur nombre avait énormément diminué. Il y a vingt ans, nous étions environ 10.000 acteurs dans l’univers de la soie (éleveurs, fileurs, tisserands…). Aujourd’hui, nous sommes très loin de ce chiffre.

La partie la plus compliquée a été l’écriture et l’édition. Comme c’est une autoédition numérique, j’ai dû me former en ligne, donc apprendre et persévérer. C’était long et difficile, mais indispensable pour aboutir.

Que mettez-vous en avant dans cette nouvelle version ?
Si dans la première édition, je m’étais concentrée sur le tissage malgache. Dans cette deuxième édition, j’ai voulu mettre en parallèle le tissage malgache et le tissage andin du Pérou. Les deux techniques présentent des similitudes et des différences intéressantes. Cela permet de montrer que, malgré la modernité et l’industrialisation, certains pays conservent encore ces traditions dans leur vie quotidienne.

Quel message souhaitez-vous transmettre à travers ce livre ?
Je suis convaincue que préserver notre culture, c’est préserver notre identité. Malgré la modernité, il est crucial que les jeunes connaissent leur histoire et leurs racines. Tradition et modernité ne sont pas incompatibles, elles peuvent être réconciliées. De plus, la valorisation de ces savoir-faire peut aussi contribuer au développement touristique.

Mais il y a urgence ! Le tissage traditionnel malgache est indissociable de la soie sauvage de Madagascar qui est une richesse unique au monde. Malheureusement, on trouve de plus en plus de contrefaçons sur les marchés, et il devient difficile de reconnaître la véritable soie. De plus, l’espèce de papillon à l’origine de cette soie dépend d’une forêt spécifique, la tapia, aujourd’hui menacée par les feux et les pesticides. C’est tout un écosystème et un patrimoine qui sont en danger.

Qu’espérez-vous avec ce livre ?
J’espère d’abord sensibiliser. Mon objectif est que ce patrimoine ne disparaisse pas et que les générations futures puissent en hériter. Je voulais aussi interpeller les institutions. C’est la raison pour laquelle, j’ai demandé au ministre de l’Environnement, à Max Andonirina Fontaine, de préfacer l’ouvrage. Je suis heureuse qu’il ait accepté, car son ministère peut jouer un rôle clé dans cette préservation. Je suis rassurée de voir que mon message a été entendu. Si ce livre peut contribuer à prévenir plutôt qu’à guérir, et à alerter sur l’urgence de protéger nos traditions, alors ma mission est remplie.

Tiana Ramanoelina

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