« Rencontre Michaël Randrianirina – Erik Prince » : débats et inquiétudes

Le premier voyage à l’étranger, plus précisément à Dubaï, « tenu secret », du Colonel Michaël Randrianirina, a déclenché une tempête médiatique et défrayé la chronique sur les réseaux sociaux, d’autant que selon les informations relayées par Africa Intelligence, le président de la Refondation de la République malgache aurait rencontré Erik Prince, milliardaire américain et fondateur de la société militaire privée Blackwater, une sorte d’émissaire officieux de l’administration de Donald Trump.

Les débats s’animent autour de ce déplacement « confidentiel » du Colonel Michaël Randrianirina à Dubaï. Et les inquiétudes de l’opinion vont bon train. D’après Africa Intelligence, le colonel Michaël Randrianirina se serait entretenu avec Erik Prince, milliardaire américain, ancien CEO de la tristement célèbre société militaire privée Black­water, aujourd’hui à la tête de Vectus Global. Une rencontre tenue loin des regards curieux en marge des circuits diplomatiques classiques. C’est-à-dire que l’Etat a manqué à son devoir de transparence.
Toujours selon le média spécialisé, les échanges auraient porté sur des « prestations de sécurité et de renseignement », avec la perspective d’un « projet de contrat » entre l’Etat malgache et une société privée étrangère.
Pour de nombreux observateurs, cette information marque un tournant majeur. Jamais, dans l’histoire récente du pays, Madagascar n’avait été associé à ce type d’acteurs controversés. Et pour cause, Blackwater est une ancienne société militaire privée américaine, connue pour ses missions de sécurité armée en zones de conflit. Elle a été au centre de vives controverses après l’implication de ses agents dans la fusillade de Bagdad en 2007, ayant causé la mort de civils.
Après la dissolution de Blackwater, Erik Prince a pour­suivi ses activités dans le secteur de la sécurité privée internationale à travers d’autres structures, dont Vectus Global, active dans des pays confrontés à l’instabilité politique, des crises sécuritaires ou des transitions fragiles, notamment en Répu­blique démocratique du Congo, en Haïti et en Équateur.

Souveraineté nationale

La question est désormais posée. Pourquoi un régime qui affirme conduire une transition « apaisée » et « souveraine » envisagerait-il de recourir à une société militaire privée étran­gère ?
Pour plusieurs analystes politiques malgaches, une telle démarche peut traduire une crainte croissante de contestations internes, un déficit de confiance dans les forces nationales, mais surtout une volonté de protéger le régime, plus que les institutions.
« Quand un pouvoir commence à externaliser la sécurité et le renseignement, c’est qu’il doute de sa propre légitimité », confie un ancien haut responsable sous couvert d’anonymat.
A noter que, d’une manière générale, les sociétés mili­taires privées sont des entreprises qui proposent des services de sécurité, de protection et de conseil stratégique à des États ou à des acteurs privés. Elles peuvent intervenir notamment pour protéger des sites sensibles, assurer la sécurité de personnalités, fournir du conseil en sécurité et en renseignement, ou encore accompagner des Etats en période de crise. Ce sont donc des entreprises privées, mais opèrent parfois dans des missions proches de celles de l’armée ou de la police et leur responsabilité juridique peut être difficile à établir en cas de dérives. C’est entre autres pour ces raisons que leur intervention est strictement encadrée ou alors contestée dans de nombreux pays.
La sécurité intérieure et le renseignement constituent le cœur de la souveraineté d’un Etat. Leur privatisation, même partielle, soulève de lourdes interrogations, en l’occur­rence qui contrôlerait ces opérateurs, à qui rendraient-ils réellement compte, quels seraient leurs mandats exacts et surtout, contre qui seraient-ils utilisés ?
Dans un contexte de transition politique, un tel choix pourrait être perçu comme une militarisation de la vie politique et un pré­lude à une répression sous-traitée.

Risque d’isolement diplomatique

Sur le plan international, si cela venait à se concrétiser, cela risque d’avoir des conséquences lourdes. En effet, l’Union africaine et la SADC ont, à plusieurs reprises, exprimé leurs réserves vis-à-vis des recours aux sociétés militaires privées, en particulier dans des contextes de transition politique, tandis que les partenaires européens voient d’un très mauvais œil toute coopération avec des acteurs issus de l’univers Blackwater. Et même les Etats-Unis, officiellement, n’encaissent pas ce type de diplomatie parallèle. Si Madagascar compte sécuriser son pouvoir par des réseaux privés, il risque de fragiliser davantage sa crédibilité internationale.

Si tel est le cas, ce qui se dessine n’est plus une transition politique classique, mais une transition sous haute surveillance, où la logique sécuritaire semble désormais primer sur le dialogue, la légitimité populaire et les mécanismes institutionnels. La rencontre de Dubaï pose une question centrale, à laquelle le pouvoir devra répondre : Madagascar se dirige-t-il vers une refondation démocratique… ou vers un Etat sous protection sécuritaire privée ?

Rakoto

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