On assiste ces derniers temps à une recrudescence de la vindicte populaire qui engendre parfois malheureusement des victimes innocentes. D’un point de vue descendant et institutionnel, ce phénomène peut s’expliquer par la faillite de l’Etat, selon l’avis du sociologue Lanto Ratsida. Interview.
(*) Les Nouvelles : Selon vous, quelles seraient les raisons à l’origine des cas de vindicte populaire notifiés ces derniers temps?
(-) Lanto Ratsida : C’est le symptôme d’une dynamique sociologique complexe qui combine des facteurs descendants, ascendants, structurels et conjoncturels. D’un point de vue descendant et institutionnel, ce phénomène peut s’expliquer par la faillite de l’Etat, ce que Michel Foucault théorise comme le « pouvoir grotesque » ou la « souveraineté grotesque ». Il convient de préciser qu’en mobilisant ce concept, mon analyse ne cible aucun régime politique, malgache en particulier. En effet, il s’agit d’une tendance globale observée chez les leaders politiques à travers le monde ces dix dernières années, caractérisée par la théâtralité outrancière du pouvoir au détriment de l’action concrète, dynamique délétère dont Madagascar ne fait pas exception depuis des années.
Le sommet de l’Etat donne ainsi l’illusion d’une souveraineté débraillée, où les règles officielles sont perçues comme élastiques et grotesques, le pouvoir perd sa sacralité et sa dignité, brisant le pacte social et incitant la base sociale à se sentir légitimée à inventer ses propres règles, y compris les plus violentes.
* Un phénomène exploité et rentabilisé par certains malintentionnés?
– Malheureusement oui. Cette déliquescence de la justice d’Etat est effectivement exploitée de manière descendante par des réseaux criminels locaux qui haranguent la foule pour lyncher des suspects, utilisant le chaos pour effacer leurs traces et éliminer des témoins gênants sous le bouclier du groupe. Sur un autre plan, la misère économique extrême et l’insécurité accumulent aussi une frustration chez les citoyens. Lors de flagrants délits, cette colère latente explose en une fureur collective et un effet de foule qui plongent les acteurs dans une véritable transe, annihilant toute rationalité et responsabilité individuelles. Face à l’impossibilité d’atteindre les véritables décideurs ou de réformer un système judiciaire perçu comme corrompu, la communauté décharge sa violence sur des cibles vulnérables et marginales. Ce glissement vers la barbarie s’enracine dans un conflit de légitimité, où des leaders locaux malveillants détournent une situation pour le transformer en « tribunaux de rue » expéditifs, imposant un système de normes concurrentes où la loi de la rue supplante définitivement le droit pénal officiel.
* Que faut-il donc faire pour éviter un tel soulèvement populaire ?
- En tant que sociologue, j’estime que nous ne pouvons pas nous contenter de réponses purement policières ou répressives, car il faut agir sur plusieurs leviers à la fois. D’abord, je pense qu’il est impératif de s’attaquer à la racine politique et structurelle de la crise en restaurant la confiance envers la Justice d’Etat : cela implique de la rendre transparente, gratuite et accessible, mais surtout de mener une lutte contre la corruption pour désamorcer les effets de ce que Michel Foucault appelle le « pouvoir grotesque » — cette tendance globale des leaders politiques mondiaux depuis dix ans à gouverner par l’arbitraire et une théâtralité outrancière, une dérive dont Madagascar n’est pas exclu et qui pousse la base sociale à créer ses propres règles face à des institutions décrédibilisées. Ensuite, je suggère d’encadrer les Dina en veillant à ce qu’aucun pacte communautaire ne puisse prononcer des peines corporelles ou de mort, et en punissant sévèrement les leaders locaux malveillants ou les « gros poissons » qui instrumentalisent cette légitimité culturelle pour orchestrer des lynchages. Pour susciter une véritable prise de conscience institutionnelle, je recommande également de sortir du « vide statistique » actuel en produisant des rapports officiels et des chiffres permettant de documenter méthodiquement chaque cas afin de briser l’impunité collective. Enfin, je considère comme crucial de mener un travail éducatif profond pour rappeler sans cesse qu’une foule en colère commet des erreurs sur des victimes innocentes, et pour réaffirmer qu’ôter la vie sans procès détruit le tissu sacré de notre nation : le « Fihavanana ».
Propos recueillis par Sera R.




