Transition énergétique et industrialisation durable: le double pari stratégique de Madagascar

Madagascar se trouve aujourd’hui à un tournant de son développement. Alors que le pays affiche de grandes ambitions industrielles, portées par une volonté politique affirmée, il doit également répondre à un défi tout aussi fondamental : celui de la transition énergétique. Lors d’un panel tenu dans le cadre de la Semaine de l’industrialisation de la SADC, le ministre de l’Énergie et des Hydrocarbures, Olivier Jean Baptiste, a décrit sans détour l’état actuel du secteur énergétique national tout en exposant une feuille de route résolument tournée vers l’avenir.

Actuellement, seulement 35% de la population malgache a accès à l’électricité, un taux qui chute à 15% en milieu rural. La puissance installée plafonne à 800 mégawatts, bien en-deçà de la demande croissante tirée à la fois par les ménages et le tissu industriel. Le gouvernement prévoit de tripler cette capacité pour atteindre 2 000 mégawatts dans les années à venir. Ce chantier s’inscrit dans le cadre du programme M300, soutenu par la Banque mondiale et d’autres partenaires, et qui vise à fournir de l’électricité à 300 millions d’Africains. Madagascar y adhère avec l’objectif d’atteindre 80% d’accès à l’électricité d’ici quelques années.

Mais l’énergie n’est pas une fin en soi, elle est un levier. Et c’est là que se joue le double pari stratégique du pays. Car pour produire, transformer, exporter, les industries locales ont besoin d’une énergie fiable et compétitive. La stratégie énergétique malgache se veut aligner avec les engagements climatiques, la préservation de la biodiversité et la valorisation responsable des ressources naturelles. Le ministre a d’ailleurs rappelé que Madagascar “roule pour une industrialisation durable tout en respectant l’aspect environnemental”.

Or, à ce jour, 65% de l’électricité est encore produite à partir de fioul lourd. Un modèle coûteux, polluant, et insoutenable à long terme. Le gouvernement malgache entend donc inverser la tendance et faire passer la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique national à 70 voire 80%. Le potentiel est là : le pays dispose de 7.800 MW de ressources hydrauliques, mais n’en exploite que 500 MW. Des projets structurants comme les centrales de Volobe (120 MW), Sahofika (près de 200 MW) ou l’interconnexion de 140 MW sont en cours. Ces barrages, une fois opérationnels, permettront de sécuriser l’alimentation électrique de la capitale Antananarivo et de ses zones industrielles.

Parallèlement, le solaire et l’éolien occupent une place croissante dans la stratégie nationale. Avec plus de 2.500 heures d’ensoleillement par an, Madagascar a tous les atouts pour rentabiliser ses investissements dans le photovoltaïque. Une centaine de centres de production isolés, jusqu’ici alimentés par des groupes thermiques, sont en cours d’hybridation. Le gouvernement projette également la construction de centrales solaires de 100 MW par an, ainsi que le développement de mini-grids pour les zones rurales, représentant entre 250 et 300 MW supplémentaires. Le secteur privé joue un rôle central dans ce processus, notamment dans les régions où la Jirama ne peut intervenir. Plus de 200.000 mini-réseaux sont déjà actifs, mais le potentiel dépasse le million.

Cette transition énergétique est donc essentielle pour accélérer l’industrialisation, un autre chantier majeur. Aujourd’hui, l’industrie manufacturière représente à peine 19% du PIB, un chiffre jugé insuffisant au regard des objectifs de croissance. L’ambition nationale est claire : porter cette contribution à 30% d’ici 2040, via la Stratégie nationale de développement du secteur privé, le Pacte pour l’industrialisation, et la création de zones d’investissement spécialisées.

Ces zones industrielles, appelées à émerger sur tout le territoire, seront étroitement liées à la logistique portuaire, à la disponibilité énergétique et à la sécurité des investissements. Elles offriront un environnement favorable aux industries légères, avec des guichets uniques, une connectivité assurée, des incitations fiscales, et un encadrement juridique stable. L’EDBM, mandaté pour piloter ce projet, s’appuie sur une étude de monographie nationale en cours, visant à identifier les filières porteuses dans chaque région.

Mais pour réussir cette mutation, Madagascar mise aussi sur son capital humain. Plus de 65% de la population a moins de 25 ans. Cette jeunesse est une force… à condition d’être formée. Le gouvernement plaide pour des programmes d’enseignement technique, le développement de filières adaptées aux besoins industriels, et une meilleure intégration des modules d’entrepreneuriat dès le secondaire. La montée en compétence de la main-d’œuvre malgache est donc au cœur du dispositif.

Sur le plan financier, le Fonds National de Développement Industriel (FNDI), actuellement en cours de redéploiement, jouera un rôle clé pour soutenir les PME et start-up industrielles. L’État ambitionne aussi de connecter davantage les chercheurs, les universités et les acteurs privés afin de transformer les idées en projets bancables. Dans le même esprit, le Conseil National pour l’Industrialisation (CNIM), composé majoritairement de représentants du secteur privé, veille à la cohérence des actions gouvernementales avec les besoins du terrain.

Enfin, l’intégration régionale renforce cette dynamique. L’adhésion de Madagascar au Centre de la SADC pour les Énergies Renouvelables et l’Efficacité Énergétique (SACREEE) marque une volonté forte de coopérer avec les pays voisins, d’échanger les bonnes pratiques et de mutualiser les solutions techniques et institution- nelles. Le pays voit aussi dans la ZLECAF une ouverture à de nouveaux marchés.

À travers ce double pari, transition énergétique et industrialisation durable, Madagascar veut enclencher un cycle vertueux : création d’emplois, montée en compétence, hausse du pouvoir d’achat et souveraineté économique. Une voie exigeante mais prometteuse, qui repose sur une volonté politique, des partenariats solides et un engagement collectif pour transformer durablement le pays.

Tiana Ramanoelina

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