Ces derniers mois, la situation politique, sociale et économiques aux Comores, ainsi que l’Etat de santé de l’ancien président, Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, a fait les gros titres des journaux régionaux et internationaux. A ces sujets, Said Ahmed Said Abdillah dit Sasa, président du Parti Comores Alternatives (P.C.A) et membre fondateur du Rassemblement de l’opposition Comorienne (R.O.C), a répondu aux questions de la rédaction.
* Les Nouvelles : Ces derniers temps, l’état de santé inquiétant d’Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, ancien président des Comores, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 2022 pour haute trahison, a été évoqué dans les colonnes de plusieurs journaux africains et internationaux. Pourriez-vous nous en dire davantage ?
– Sasa : La situation de l’ancien président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi est avant tout une question humanitaire, médicale et nationale. Au-delà des divergences politiques, il s’agit d’un ancien chef de l’État, d’un père de famille, d’un théologien, d’un ancien député et d’un enfant de l’île d’Anjouan. Sa vie et sa santé ne devraient jamais devenir les otages d’un conflit politique. Nous considérons que sa condamnation, prononcée en novembre 2022 dans le cadre d’un procès que nous avons dénoncé comme profondément injuste, ne doit pas faire obstacle à son droit aux soins médicaux appropriés. Aujourd’hui, la situation médicale qui nous préoccupe particulièrement est celle de son cœur.
* C’est-à-dire…
– Selon les informations médicales dont nous disposons, Ahmed Abdallah Mohamed Sambi souffre d’une pathologie cardiaque nécessitant des examens spécialisés, notamment une coronarographie. Or, lorsque les soins nécessaires ne peuvent être assurés dans des conditions adéquates aux Comores, il appartient aux autorités de prendre toutes les dispositions permettant son évacuation sanitaire vers un établissement spécialisé à l’étranger. C’est pourquoi nous avons lancé, avec d’autres responsables et personnalités comoriennes de sensibilités différentes, un appel au colonel Azali Assoumani afin qu’il fasse un geste humanitaire et républicain, pour permettre à l’ancien président Sambi de recevoir les soins que requiert son état santé.
* Mais pour le moment, le gouvernement de l’Union des Comores, campe sur sa position et refuse toute évacuation sanitaire…
– Pour notre part, nous continuerons à utiliser tous les moyens politiques, diplomatiques et pacifiques à notre disposition pour que l’ancien président Sambi puisse avoir accès aux soins appropriés. Notre objectif n’est pas de provoquer une confrontation. Notre objectif est précisément
l’inverse : éviter une crise supplémentaire et préserver l’unité de notre peuple. Les Comores ont déjà connu suffisamment de divisions, de coups d’État, de violences et de crises politiques. Nous ne devons pas permettre qu’une situation médicale devienne le déclencheur d’une nouvelle fracture nationale.
* Pensez-vous que cette affaire aura des répercussions sur la vie politique aux Comores ?
– Les Comores sont un pays fragile, une nation insulaire dont l’unité demeure précieuse et vulnérable. Nous devons donc mesurer les conséquences que pourrait avoir une éventuelle aggravation de l’état de santé de l’ancien président, particulièrement s’il devait lui arriver un drame alors qu’il se trouve privé des soins spécialisés dont il pourrait avoir besoin. Nous ne souhaitons pas voir Ahmed Abdallah Mohamed Sambi mourir en détention. Ce serait une tragédie humaine, mais également un événement susceptible d’exacerber les tensions politiques, sociales et insulaires dans notre pays. Personne ne peut aujourd’hui prédire les conséquences d’un tel scénario. C’est précisément pour cette raison que nous appelons à la responsabilité de tous, et particulièrement à celle du chef de l’État.
* Que pensez-vous de la récente visite du Premier ministre français, Sébastien Lecornu, et de l’ancien Premier ministre, Édouard Philippe, à Mayotte ?
– La présence du Premier ministre français à Mayotte les 26 et 27 août intervient dans un contexte où Paris met fortement l’accent sur la sécurité, le renforcement des moyens militaires et la lutte contre l’immigration clandestine. Le gouvernement français a également annoncé vouloir conditionner davantage l’aide au développement à la coopération des pays concernés en matière migratoire. Pour nous, Comoriens, cette approche pose une question fondamentale : peut-on parler de coopération entre deux États lorsque l’un des deux considère comme étrangère une population qui, historiquement et géographiquement, appartient au même espace national ?
* En un mot, vous restez fidèle à votre position !
– Ma position est claire et constante : Mayotte est une île comorienne. Aucun Comorien digne de ce nom ne peut oublier cette réalité historique, quelles que soient les années qui passent, les circonstances politiques ou les rapports de force internationaux. Mayotte fait partie de l’histoire, de la géographie et de l’identité de notre nation. Le fait qu’elle soit aujourd’hui administrée par la France ne signifie pas que le peuple comorien doit renoncer à son droit à l’unité et à son intégrité territoriale.
Les Comoriens de Grande-Comore, d’Anjouan, de Mohéli et de Mayotte constituent un même peuple. Pendant des générations, les familles ont circulé entre les îles. Elles ont des liens familiaux, culturels, religieux, linguistiques et historiques qui existaient bien avant les frontières administratives actuelles. Nous refusons donc que la circulation des Comoriens entre les différentes îles de leur archipel soit uniquement présentée sous l’angle de «l’immigration clandestine». Un Comorien qui se rend à Mayotte ne découvre pas un territoire étranger : il se rend dans une partie de son archipel.
* Qu’est-ce qui vous préoccupe en qui concerne la coopération entre la France et Mayotte ?
– Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est lorsque la coopération avec les Comores est envisagée sous la menace de sanctions ou de réduction. Nous considérons que la relation entre la France et les Comores doit être fondée sur le respect mutuel, la souveraineté et le dialogue, et non sur un rapport de domination. La France est une grande puissance économique et militaire. Les Comores sont un petit État insulaire qui dispose de moyens beaucoup plus limités. Mais la faiblesse économique d’un État ne signifie pas qu’il doit renoncer à sa dignité, à sa souveraineté ou à ses droits. Je voudrais donc rappeler une chose très importante : nous ne sommes pas contre le peuple français. Nous respectons le peuple français et nous reconnaissons les liens humains qui existent entre les deux pays. Nous savons également que des milliers de Comoriens vivent en France et contribuent à son développement.
* Quel est votre message adressé aux dirigeants français ?
– Notre désaccord porte sur une question politique et historique : le statut de Mayotte et la manière dont la France traite la question de l’unité territoriale des Comores. Nous souhaitons une solution politique, pacifique et négociée. Nous ne voulons ni confrontation militaire, ni violence, ni haine entre les peuples. Nous voulons que la France et les Comores puissent enfin ouvrir un véritable dialogue sur
l’avenir de l’archipel. À ceux qui pensent que le temps finira par faire disparaître la revendication comorienne, je réponds simplement : le temps ne peut pas effacer l’histoire. À ceux qui pensent que la puissance économique ou militaire peut définitivement régler une question de souveraineté, je réponds que l’histoire démontre le contraire. Mayotte ne doit pas devenir un instrument de pression permanente contre les Comores. Le peuple comorien doit pouvoir vivre, travailler et circuler dignement dans son propre espace historique. Mayotte n’est pas seulement une question de frontières. Mayotte est une question de souveraineté, de dignité nationale et d’unité du peuple comorien. Et notre position restera constante : nous ne renoncerons jamais à l’unité des quatre îles des Comores.
*Dans trois ans, en 2029, les Comoriens se rendront aux urnes pour élire leur président pour la deuxième fois, après la modification de la Constitution par référendum en 2018, supprimant la présidence tournante et permettant le cumul de mandats consécutifs. D’abord, est-ce que ce système
de gouvernance vous convient ? Puis, à quoi faut-il s’attendre ?
Non, ce système de gouvernance ne nous convient pas. La réforme constitutionnelle de 2018 a profondément remis en cause l’équilibre institutionnel issu de la Constitution de 2001 et de l’esprit des accords de Fomboni. Elle a notamment supprimé le mécanisme de primaire organisé dans l’île à laquelle revenait la présidence et a renforcé considérablement la concentration du pouvoir exécutif au niveau central. Elle a également remis en cause l’architecture d’autonomie des îles qui constituait l’un des fondements de l’équilibre politique comorien.
* Est-ce que vous êtes pour la Refondation des Comores ?
– Pour rappel, la Constitution de 2001 avait été conçue dans un contexte de crise profonde de l’unité nationale. La présidence tournante devait permettre à chaque île de se sentir pleinement représentée au sommet de l’État et de réduire les frustrations qui avaient nourri les crises séparatistes. Ce système n’était certes pas parfait, mais il répondait à une réalité historique et politique propre à notre archipel. En supprimant cet équilibre, la réforme de 2018 a créé les conditions d’une concentration excessive du pouvoir. C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles nous nous battons pour une refondation institutionnelle des Comores.
* Et à quoi faut-il s’attendre ?
– Nous ne devrons pas oublier que le président Azali Assoumani a lui-même déclaré publiquement en janvier 2025 qu’il entendait transmettre le pouvoir à son fils, lorsqu’il quitterait ses fonctions. Pour nous, la République des Comores ne peut pas devenir une affaire de famille. Le pouvoir appartient au peuple comorien, et non à une famille, à un clan ou à un parti. Nous ne voulons pas ignorer la date de 2029, mais nous voulons être très clairs sur une chose : nous ne nous contenterons pas d’attendre les élections. Nous allons nous organiser, mobiliser les citoyens, préparer une véritable alternative politique et défendre les conditions d’une élection libre, transparente, inclusive et démocratique. Nous sommes prêts à toutes les éventualités politiques, mais notre combat restera républicain et pacifique
quitterait ses fonctions. Pour nous, la République des Comores ne peut pas devenir une affaire de famille. Le pouvoir appartient au peuple comorien, et non à une famille, à un clan ou à un parti. Nous ne voulons pas ignorer la date de 2029, mais nous voulons être très clairs sur une chose : nous ne nous contenterons pas d’attendre les élections. Nous allons nous organiser, mobiliser les citoyens, préparer une véritable alternative politique et défendre les conditions d’une élection libre, transparente, inclusive et démocratique. Nous sommes prêts à toutes les éventualités politiques, mais notre combat restera républicain et pacifique. Nous voulons conquérir le pouvoir par la volonté populaire et par les urnes, afin de reconstruire les institutions, restaurer l’équilibre entre les îles et rétablir la confiance des Comoriens dans leur République. Notre objectif n’est donc pas seulement de faire partir un homme. Notre objectif est de mettre fin à un système et de construire un nouvel ordre institutionnel au service du peuple comorien.
* L’opposition présentera-t-elle un candidat à cette occasion ?
– C’est une question qui relève, pour l’instant, de la responsabilité de chaque parti politique. Chaque formation de l’opposition a son organisation, sa stratégie, ses structures et sa propre lecture de la situation politique nationale. Il appartient donc à chaque parti de se préparer, de se renforcer et de définir, le moment venu, s’il souhaite participer à cette échéance et sous quelle forme.
Pour ma part, je considère que l’opposition doit se préparer à toutes les éventualités. En ce qui concerne le Parti Comores Alternatives, nous menons ce combat avec détermination. Il n’y a pas de place pour la résignation, l’improvisation ou l’attentisme. Nous sommes convaincus d’une chose : le pouvoir ne se conquiert pas en l’attendant, il se conquiert en s’organisant, en mobilisant le peuple et en construisant une véritable alternative. Nous savons également que le colonel Azali Assoumani ne semble pas disposé à abandonner facilement le pouvoir. Les déclarations publiques faites en 2025 sur la possibilité de donner le pouvoir à son fils.
* Après la hausse des prix des carburants, quelle est la situation économique et sociale actuellement aux Comores ?
– La situation économique et sociale des Comores reste extrêmement préoccupante. Aujourd’hui, même la capitale fédérale, Moroni, connaît des difficultés importantes d’approvisionnement en eau potable. Les coupures d’électricité restent également un problème structurel. Les infrastructures routières sont dans un état préoccupant et l’accès aux services essentiels demeure très insuffisant. Ces difficultés sont d’ailleurs reconnues dans les analyses économiques internationales, qui soulignent les problèmes persistants d’accès fiable à l’eau et à l’électricité et les faiblesses des infrastructures. La situation de notre jeunesse est tout aussi alarmante. Le chômage et surtout le sous-emploi des jeunes diplômés constituent une véritable bombe sociale. Nous formons des jeunes, mais nous sommes incapables de leur offrir des emplois, des perspectives et une véritable place dans le développement national. L’éducation est également en grande difficulté. Nous avons des étudiants et des jeunes qui se battent pour leur avenir dans des conditions extrêmement difficiles. L’État devrait considérer l’éducation comme le premier investissement national, car c’est elle qui prépare les compétences dont notre pays aura besoin demain.
Dans le domaine de la santé, la situation est tout aussi préoccupante. Nous avons encore trop de Comoriens qui doivent chercher des soins à l’étranger faute de disposer, dans leur propre pays, d’un système sanitaire capable de répondre correctement à leurs besoins.
* D’après le FMI, le taux de croissance aux Comores est estimé à 3,8% en 2025…
– Ce chiffre existe : le FMI et la Banque mondiale estiment effectivement la croissance réelle des Comores à 3,8 % en 2025. Mais la vraie question est : que signifie cette croissance pour le Comorien ordinaire ? À quoi sert une croissance de 3,8 % si une famille doit encore chercher de l’eau potable, si les jeunes diplômés ne trouvent pas d’emploi, si nos routes se dégradent, si l’électricité demeure instable et si nos étudiants rencontrent autant de difficultés ? Une croissance économique n’a de sens que lorsqu’elle améliore concrètement la vie de la population. Le Pib ne mange pas, ne boit pas et ne soigne pas les Comoriens. Ce sont les politiques publiques qui doivent transformer la croissance en emplois, en infrastructures, en écoles, en hôpitaux, en eau potable et en pouvoir d’achat. Notre problème n’est pas seulement le taux de croissance. Notre problème est la qualité de cette croissance et surtout sa capacité à changer la vie des Comoriens. C’est précisément là que se situe notre divergence avec la politique actuelle. Nous voulons une économie productive, fondée sur l’agriculture, la pêche, le tourisme, l’industrie, les PME et la transformation locale de nos matières premières. Nous voulons créer des emplois au lieu de créer une dépendance
permanente aux importations et aux transferts de notre diaspora.
* Le mot de la fin…
– Le peuple comorien ne demande pas des statistiques. Il demande de l’eau, de l’électricité, des routes, des soins, une éducation de qualité, des emplois et surtout de l’espoir. Et c’est sur cette capacité à répondre aux besoins réels de notre peuple que nous devons juger la politique économique d’un gouvernement.
Recueillis par Rakoto




