A l’épreuve de la durée…

Cent milliards d’ariary de pertes par an. Le chiffre donne le vertige. Il résume à lui seul l’ampleur d’un mal qui ronge la Jirama et, au-delà, fragilise l’ensemble du service public de l’eau et de l’électricité. Face à cette hémorragie financière, la vaste opération d’inspection annoncée à travers le pays apparaît légitime, nécessaire, et même attendue. Vols d’électricité, branchements clandestins, complicités internes : le diagnostic est connu, documenté, et nul ne peut sérieusement en contester l’urgence.
Pourtant, la fraude à grande échelle ne se combat ni à coups d’opérations spectaculaires, ni par des délais de grâce successifs. Elle prospère sur la faiblesse des contrôles permanents, sur la précarité sociale qui pousse à l’illégalité, et surtout sur cette conviction profondément ancrée que l’Etat finit toujours par relâcher la pression. Lorsque la sanction devient exceptionnelle et non la règle, l’illégalité s’organise, s’installe et finit par se banaliser.
La véritable épreuve ne sera donc pas celle du lancement, mais celle de la durée. Sans mécanismes de suivi rigoureux, sans application continue et équitable des sanctions, et sans réformes internes courageuses au sein même de la Jirama, l’assainissement annoncé risque de n’être qu’un répit provisoire. Une parenthèse de fermeté, vite refermée, avant le retour des anciennes pratiques.
A cette fragilité structurelle s’ajoute une question particulièrement sensible : celle de la sécurité des agents chargés des inspections. Aller débrancher des installations illégales, couper des réseaux frauduleux ou dénoncer des complicités expose directement les agents à des pressions, des intimidations, voire à des représailles. Sur ce terrain, la responsabilité de l’Etat est pleine et entière. Il ne s’agit pas seulement d’édicter des consignes, mais de protéger concrètement celles et ceux qui les appliquent, et d’assumer politiquement les décisions prises sur le terrain.
Sans cette fermeté, sans cette protection visible et assumée, la lutte contre la fraude restera un slogan de plus. Et les pertes continueront de s’accumuler, au détriment des usagers honnêtes, déjà lourdement pénalisés par les coupures et les hausses tarifaires, et au détriment du développement économique du pays, qui ne peut se construire sur un service public exsangue.
L’opération engagée peut, certes, marquer un tournant. Mais ce tournant ne sera réel que si l’Etat démontre sa capacité à tenir dans le temps, à protéger ses agents et à transformer une campagne de trois mois en une politique publique durable. A défaut, la fraude, elle, n’aura qu’à patienter.

Rakoto

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