A Madagascar, moins de 1 % de la population maîtrise la langue des signes. Pour Fidy Manantsoa Randrianarivelo, interprète, formateur en langue des signes malgache (LSM) et chercheur en sciences de l’éducation, il est temps d’amorcer le processus de reconnaissance institutionnelle de la LSM, mais aussi d’élaborer un programme de renforcement des capacités des interprètes. Depuis vingt ans, il s’est engagé à accompagner les personnes touchées par la surdité et à former une nouvelle génération d’interprètes. Interview
*Les Nouvelles : Pour commencer, comment êtes-vous devenu interprète et formateur en langue des signes ?
– Fidy Manantsoa Randrianarivelo : Mon parcours avec la langue des signes malgache relève plutôt de l’acquisition naturelle que d’un apprentissage formel. J’ai baigné dedans dès mon plus jeune âge car l’un de mes proches a été touché par la surdité. D’ailleurs, cela fait 20 ans que je suis en immersion dans ce monde.
*Avez-vous quand même suivi une formation spécifique ?
– Mon parcours revêt une dimension à la fois personnelle et professionnelle. D’abord en tant que communicant, avant de m’orienter vers les sciences de l’éducation à l’Université d’Antananarivo, puis de m’engager auprès de la communauté sourde avec un stage d’observation au Centre Akama en 2006. En 2008, j’ai suivi une formation de facilitateur de communication en langue des signes, puis d’interprète en LSM en 2009. Depuis 2019, je forme des interprètes et poursuis mes recherches au sein du SDLD, avec notamment une publication en 2025 dans les Annales de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, consolidant ainsi mon parcours de praticien-chercheur en LSM.
*Depuis novembre 2025, vous formez une nouvelle génération d’interprètes en langue des signes malgache auprès d’Aka.ma. Quels sont les objectifs de cette formation ?
– Cette formation a débuté en décembre dernier auprès du Centre de compétences Ivohay Aka.ma. Trois modules ont été conçus, dont le module «Théorie et pratique», mettant l’accent sur l’interprétation de la langue orale vers la langue des signes. Il s’agit de consolider l’équipe actuelle des interprètes professionnels en activité et de former la nouvelle génération au métier d’interprète, afin de contribuer davantage à l’inclusion sociale des personnes sourdes et malentendantes.
En même temps, je facilite la mise en relation entre la culture sourde et la culture non-sourde. L’interprète en langue des signes ne se limite pas à transcoder : il occupe aussi une place particulière, celle de médiateur entre deux mondes, avec leurs codes et leurs façons de voir les choses.
*Moins de 1 % de la population à Madagascar maîtrise la langue des signes. Comment expliquez-vous cette situation ? Quels sont les principaux obstacles à son développement ?
– Cela ne me surprend pas. Plusieurs facteurs sont à prendre en compte. La LSM demeure une langue minoritaire. Elle ne bénéficie pas encore d’une reconnaissance institutionnelle pleine et entière, ni d’une diffusion systématique dans les programmes scolaires. Son apprentissage est limité au cadre familial et associatif, sans transmission auprès du grand public ni des décideurs.
*Et la politique linguistique éducative…
– A ce titre, il est important de souligner que la politique linguistique éducative (PLE) à Madagascar n’accorde pas encore de considération à la LSM, alors même que celle-ci est la première langue pratiquée par de nombreux enfants sourds malgaches. D’autre part, le nombre d’interprètes formés reste insuffisant à Madagascar, ne répondant pas aux besoins réels de la communauté sourde. Enfin, comme je l’ai souligné dans mes travaux sur le dictionnaire de LSM, la légitimation sociale d’une langue des signes passe par la conception d’outils de codification et de diffusion, qui restent encore à créer à Madagascar.
*Quelles mesures faudrait-il prendre pour améliorer l’accès à l’information, à l’éducation et aux services en faveur des personnes sourdes et malentendantes ?
– La situation malgache, à l’approche de la Journée internationale des langues des signes, ce 23 septembre, est un paradoxe. Il existe une reconnaissance croissante, notamment académique et associative, de la LSM comme langue à part entière, mais cette reconnaissance ne s’est pas encore traduite par des mesures structurelles à la hauteur des enjeux. Deux leviers me semblent prioritaires : intégrer la LSM dans les services publics essentiels, à commencer par l’éducation, les médias, la santé et la justice, et renforcer la formation d’interprètes professionnels.
*Et à votre niveau ?
– A travers l’agence Signes et Inclusion que j’ai fondée, nous avions organisé l’an dernier des ateliers destinés au grand public. Cette année, j’ai choisi de concentrer mes efforts sur la formation de la nouvelle génération d’interprètes, portée par le Centre de compétences Ivohay Akama. L’an prochain, je l’espère, ces ateliers grand public seront à nouveau intégrés au programme.
Propos recueillis par Sera R.




