Malgré les efforts déployés pour éradiquer le harcèlement scolaire, force est malheureusement de constater que ce phénomène persiste dans certains établissements scolaires, aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural. Il s’explique notamment par la reproduction de rapports de domination, selon le sociologue Lanto Ratsida. Interview.
(*) Les Nouvelles : Qu’entend-on par harcèlement scolaire ?
(-) Lanto Ratsida : Le harcèlement scolaire n’est pas un simple problème psychologique individuel, et il faut en saisir la mécanique profonde. C’est d’abord un phénomène de groupe, une dynamique sociale. Les cours de récréation et les salles de classe sont des espaces microsociaux où s’élaborent des hiérarchies, des normes et des luttes d’influence. L’enfant qui harcèle n’agit presque jamais dans le vide : il agit pour et par le groupe. C’est avant tout une quête de statut social et de popularité. Dans une classe, chacun cherche sa place. Dominer un pair devient alors un instrument efficace pour asseoir son autorité et afficher sa force. Obtenir la soumission de la cible et le silence approbateur des autres permet d’endosser la figure du leader, une posture fréquemment valorisée dans les cultures juvéniles.
(*) Comment ce phénomène se manifeste-t-il ?
(-) Le harcèlement a besoin d’une audience pour produire son effet symbolique. Les spectateurs jouent un rôle structurant à travers deux mécanismes. Par conformité sociale ou par peur d’être marginalisés ou ciblés à leur tour, beaucoup d’élèves choisissent de rire, d’encourager ou de détourner le regard. La dilution de la responsabilité constitue un autre mécanisme : agir sous les yeux d’un collectif dilue la culpabilité individuelle. Le harceleur ne se perçoit plus comme seul responsable, car son acte est tacitement validé et partagé par la communauté présente.
Cette frontière s’active par la sanction de la différence : dès qu’un élève dévie des codes dominants (allure vestimentaire, origine sociale, niveau scolaire, centres d’intérêt, orientation sexuelle réelle ou supposée), il devient vulnérable. De ce fait, un jeune peut harceler non pas parce qu’il est violent par nature, mais pour être accepté par les autres, éviter d’être lui-même rejeté ou suivre une dynamique collective. C’est ainsi qu’une frontière se trace au quotidien entre «nous» et «eux». C’est le principe même de la construction identitaire par l’exclusion. Pour qu’un «nous» solide existe, le groupe ressent souvent le besoin de désigner un «eux».
(*) Vos conclusions ?
(-) Je pense que le harcèlement scolaire n’est pas seulement un problème entre deux élèves. C’est aussi un problème de groupe. Souvent, un élève harcèle un autre pour se montrer fort, gagner du respect ou devenir populaire dans la classe. Les autres élèves jouent aussi un rôle important : certains rient, encouragent ou préfèrent se taire par peur d’être victimes à leur tour. Petit à petit, un groupe se forme contre un autre élève, souvent parce qu’il est différent par son apparence, son origine sociale, ses résultats scolaires ou ses goûts. Le harcèlement devient alors un moyen d’exclure celui qui ne ressemble pas aux autres.
Je pense également que l’école reflète en partie ce qui se passe dans notre société. Les enfants observent les adultes et peuvent apprendre que, pour être respecté, il faut dominer les autres ou montrer sa force. C’est pourquoi la lutte contre le harcèlement ne doit pas concerner uniquement l’élève qui harcèle et celui qui en est victime. Elle doit aussi impliquer les témoins, les parents, les enseignants et toute la société. Il faut apprendre aux enfants à respecter les différences, à ne pas suivre le groupe lorsqu’il fait du mal et à comprendre que le vrai respect ne vient pas de la peur, mais de la considération des autres.
Propos recueillis par Sera R.





