Des routes en meilleur état, c’est l’espoir de voir les solutions de cuisson propre arriver jusque dans les zones isolées. Mais c’est aussi du charbon de bois qui circule plus facilement, et des camions lourds qui abîment la chaussée. Routes, transport, énergies de cuisson, tout est lié, et pas toujours dans le même sens. C’est le thème du séminaire international du Comité technique 2.3 de l’Association mondiale de la Route (PIARC), organisé du 3 au 6 novembre à Antananarivo.
Améliorer le réseau routier profite au commerce, y compris dans l’énergie. Avec de meilleures routes, les équipements de cuisson propre, les combustibles, les pièces de rechange et les services de maintenance pourraient atteindre les zones les plus enclavées. Mais il y a un revers. En rapprochant les forêts des marchés urbains, une meilleure connectivité pourrait aussi faciliter l’exploitation et la vente du charbon de bois.
Harinjato Ratsima, président du conseil d’administration de l’ONG Lalana, qui travaille surtout en milieu rural, insiste sur cette contradiction. “Le désenclavement des territoires facilite l’accès à l’énergie propre, mais cela accélère aussi l’exploitation du charbon et donc des ressources forestières. Une régulation stricte de la filière devrait ainsi concilier développement des infrastructures et préservation de l’environnement”, estime-t-il.
Lewnis Boudaoui, directeur principal pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe au Fonds de l’OPEP pour le développement international, fait le même constat. Pour lui, les projets routiers doivent prévoir des mesures pour limiter leur impact sur les forêts. “Une meilleure connectivité peut en effet élargir les débouchés commerciaux des producteurs de charbon et accroître les risques de déforestation”, souligne-t-il.
Autre point de friction, la surcharge des véhicules. Elle dégrade les routes et fait grimper la facture de l’entretien pour les pouvoirs publics. Tony Zidane, chef de service des affaires générales à l’Agence routière, rappelle que le poids total n’est pas tout. “La surcharge ne concerne pas seulement le poids total du véhicule, elle concerne également le poids de la charge supportée par un essieu. Un véhicule peut donc respecter les limites du poids total tout en présentant une charge excessive sur un ou plusieurs essieux”, précise-t-il. Selon lui, la lutte contre la surcharge doit faire partie d’une politique globale de préservation des infrastructures.
Réguler sans bloquer l’approvisionnement
Comment faire pour que ces trois enjeux ne se contredisent pas ? Faut-il laisser les routes en mauvais état pour protéger les forêts ? Manitra Rakotoarivelo, directeur de cabinet de l’AIDES, un bureau spécialisé dans l’assistance et les études sur le développement énergétique, répond en une formule : “réguler sans bloquer l’approvisionnement”. Les chiffres donnent la mesure du sujet. Près de 300 000 sacs de charbon de bois circuleraient chaque semaine à Madagascar, dont 30 à 40% vers la capitale. Le charbon vient de Moramanga et d’Ambatondrazaka, mais aussi de régions bien plus lointaines comme Toliara. Certaines cargaisons font donc de longs trajets pour alimenter Antananarivo.
Par ailleurs, Manitra Rakotoarivelo précise que les estimations recueillies sur le volume de sacs de charbons qui circulent dans le pays s’appuient sur des données du secteur du transport, pas sur des informations recueillies auprès des opérateurs de la filière charbon. Selon lui, cette situation montre à quel point le secteur du transport est relié à l’approvisionnement des ménages en charbons.
Le directeur de cabinet estime souligne également que “le fait de restreindre brutalement l’exploitation n’est pas une option. D’après les chiffres de l’OMH, plus de 90% des ménages malgaches cuisinent encore au bois ou au charbon, et seuls 14% utilisent des solutions de cuisson propre. Couper l’approvisionnement, c’est risquer une explosion sociale, tant les ménages en dépendent. Les routes ne deviendront un vrai levier de transition énergétique que si elles s’accompagnent d’une politique de distribution du charbon adaptée et de mesures pour protéger les forêts.
Mais ouvrir des routes ne suffit pas, dit-il. Il faut aussi mieux encadrer ce qui y circule. “Quand une route est ouverte, tous les camionneurs peuvent venir s’approvisionner directement auprès des charbonniers informels”, explique-t-il. Chaque nouvel axe devrait donc être accompagné de mesures d’encadrement. Cela commence par le cadre légal. Des sanctions existent, mais le texte en vigueur date d’une quarantaine d’années et ne correspondrait plus à la réalité de la filière. Il faut le moderniser, le faire appliquer, et prévoir des dispositions qui donnent envie aux opérateurs de s’y conformer, plutôt que de tout miser sur la sanction. Le contrôle doit aussi suivre le charbon sur tout son parcours : d’où il vient, quels documents prouvent son origine, qui le transporte, où il va. Contrôler les véhicules sur la route ne suffit pas. Il faut pouvoir retracer tout le circuit, jusqu’à la destination finale.
Reste une question plus large : comment le pays va-t-il couvrir durablement ses besoins en énergie de cuisson ? “Madagascar est en train de manger son capital forestier pour satisfaire nos besoins. Nous sommes aujourd’hui plus de 30 millions et, d’ici 2050, notre population aura doublé. Comment allons-nous faire pour cuire ?”, interpelle Manitra Rakotoarivelo. Une question qu’il vaut mieux se poser dès maintenant, pour les forêts comme pour les générations à venir.
Fenitra Rarivoson





