Mercredi des idées en goguette: Minorité visible

Trois ministres et un secrétaire général du gouvernement sont montés au créneau lors d’une émission spéciale consacrée aux tarifs de la connexion Inter­net. Objectif : expliquer, rassurer, et dé­tailler les mesures en­visagées face à la hausse des prix. Personne ne contestera que la connexion Internet à Madagascar figure par­mi les plus chères de la région, que ce soit par rapport à nos voisins de l’océan Indien ou du continent africain. Il est donc compréhensible que l’Etat veuille agir.
Là où le bât blesse, c’est que le gouver­nement affronte déjà une série de difficultés beaucoup plus quotidiennes, comme l’approvisionnement en eau, en électricité, le coût des produits de première nécessité, sans parler du pouvoir d’achat général qui s’effrite. Dès lors, voir autant de membres du gouvernement mobilisés sur la question des tarifs In­ternet étonne plus d’un. « Est-ce vraiment la priorité du moment ? N’y a-t-il pas des sujets plus urgents pour justifier la présence de quatre mi­nistres ? », s’interrogent les observateurs. Pour certains, la scène relève presque de l’aberration.
Pourtant, la question mérite d’être posée calmement. Selon le classement établi par l’équipe de Kepios dans le Digital Report 2025, Madagas­car compte environ 6,60 millions d’internautes pour une population estimée à 32,4 millions. Ce qui signifie que 79,6 % des Malgaches n’utilisent pas internet et que seuls 20,4 % y ont re­cours. Sur le papier, il s’agit donc clairement d’une minorité.
Mais cette minorité-là n’est pas n’importe la­quelle. Elle est la plus visible, la plus bruyante et surtout la plus jeune. Elle vit dans les zones urbaines, là où les mobilisations peuvent prendre de l’ampleur rapidement. On en a d’ailleurs eu un avant-goût il y a un mois, lorsque la jeunesse connectée a réussi, en quelques heures, à faire émerger et à amplifier une revendication nationale. Autrement dit, minorité en nombre, mais majorité en influence.
Cette situation rappelle d’ailleurs un vieux débat sur le fait que faut-il investir d’abord dans l’électricité, qui ne bénéficie qu’à une portion de la population, ou dans l’éducation, qui concerne tout le monde ? Deux besoins essentiels, deux urgences, mais un même dilemme : toucher quel­ques-uns de façon décisive ou toucher tout le monde de manière plus lente. L’électricité profite à une partie de la force de travail, l’éducation façonne l’avenir collectif ; aucun des deux n’a ja­mais vraiment supplanté l’autre.
La connexion internet s’inscrit dans cette mê­me logique. Elle ne concerne qu’une fraction de la po­pulation mais cette fraction influence le débat public, structure l’opinion en ligne, partage en temps réel frustrations, colères et mobilisations. C’est cette minorité visible que le gouvernement tente, semble-t-il, de rassurer en priorité. Une minorité, oui, mais une minorité capable de faire beaucoup de bruit. Et, visiblement, personne ne veut l’ignorer.

Rakoto

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